mercredi 17 mars 2021

Le petit texte de mars

 

Bonjour à tous !

Vous avez été nombreux à lire l'interview à David Louyot, j'espère que ça vous a plu.

Je vous avais mentionné la masterclass avec Bernard Werber, figurez-vous que le site hébergeur des masterclasses se situait là où a eu lieu l'incendie OVH à Strasbourg la semaine dernière. Les masterclasses sont donc indisponibles cette semaine et, pour se faire pardonner leur indisponibilité, le site nous a donné l'accès gratuit à toutes les premières vidéos de toutes les masterclasses. C'est chic.

J'ai donc pu visionner celle d'Eric-Emmanuel Schmitt, un auteur que j'aime beaucoup (qui pourrait ne pas l'aimer ? C'est l'archétype de la perfection : souriant, charmant, érudit, bienveillant, travailleur acharné, compréhensif, avec une écriture magnifique…) et qui nous fait réfléchir sur les raisons pour lesquelles on écrit.

Lorsque j'étais enfant, je n'aimais pas la vie telle que nous la vivons. J'aurais préféré être un personnage de dessin animé : physiquement irréprochable, sans défaut sur le papier, sans besoins physiques, uniquement préoccupée par mes émotions, mon évolution spirituelle, les aventures à traverser et les relations avec les autres personnages. 

Depuis j'ai compris que je pouvais vivre cette sensation en créant les mondes que je maîtrise et également que toute expérience que je vis peut nourrir l'écriture et donc, que la vie terrestre est préférable à la vie de papier.

Je tâche d'appliquer ce principe aux expériences désagréables que je vis et c'est ainsi que je vous partage le petit texte de mars…

" Cela commence par une gêne au niveau de l'estomac. Avant je n'y prenais pas garde. Maintenant je sais. Cela ne partira pas seul. Au fur et à mesure que la gêne croît, l'attention se mue en inquiétude. La gêne sous les côtes devient une barre douloureuse. D'abord molle et orange, elle rougit en durcissant, sa simple présence devient sévère, hostile. Je la masse pour l'amadouer, la rapetisser, l'effacer mais en vain.

La culpabilité, héritage familial et culturel dont je ne parviendrais sans doute jamais à me défaire totalement, se rappelle à moi. Une figure paternelle, imaginaire et implacable me tance méchamment :

"Tu as trop mangé ! Goinfre !

_ Mais j'ai respecté les recommandations de l'hôpital !

_ Stupide. Tu sais bien que tu ne tolères pas ces recommandations. Bien fait pour toi.

_ Mais j'ai diminué les quantités par deux ! J'ai faim !

_ Sotte. Tu n'as pas assez mal sinon tu te contenterais de ton bouillon et tes problèmes seraient résolus. Tu as bien assez de réserves, le jeûne ne te fera que du bien.

_ En fait, répond ma raison, le médecin m'a bien précisé le caractère inéluctable de ces épisodes et leur gravité potentielle tant que je serais pas opérée. Et le jeûne n'est pas recommandé, d'ailleurs les recommandations sont contradictoires entre les médecins et les diététiciennes.

_ Et bien sûr tu choisis ce qui t'arranges ! Regarde-toi, dans quel état tu t'es mise ! Et maintenant te voilà bonne à rien."

La douleur me courbe à présent. Je me glisse jusqu'à la cuisine, un peu d'eau, un antalgique. Non, deux. Et je me laisse choir dans un lit, le visage crispé.

La barre irradie désormais dans les bras et les épaules. 

Tandis que j'attends l'effet des antalgiques je tâche de désolidariser mon esprit de mon corps. La douleur appartient à mon enveloppe charnelle. 

J'enclenche une musique d'Amérique du Sud, un feu qui crépite, une flûte de pan, un syrinx. Mes yeux se ferment tandis que je deviens une note. Soufflée par un garçon aux cheveux longs et noirs, aux bras nus et vêtu d'un gilet de daim. Je suis portée par le vent. Je flotte dans une bise légère et fraîche. Mes craintes sont restées dans mon corps. Bien que la barre, par moments, se change en mains griffues qui pressent mes organes comme un serre-joint, je sais que tout cela n'est qu'une question de patience. 

Le vent me dépose au sommet de la vague. Je me laisse porter. Elle finira bien par mourir sur la plage. Je flotte dans l'immensité, confiante dans l'impermanence universelle qui me délivrera d'une manière ou d'une autre, je consens à mon impuissance constitutionnelle, et par un synchronisme heureux, l'étau se desserre. 

L'accès passe. La douleur devient un souvenir. Bientôt je pourrai reprendre ma forme humaine et j'oublierai."

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